Quand j’ai pensé devenir blogueuse le temps du colloque, je n’ai pas vraiment réfléchi au traitement que j’allais en faire. C’est hier, lors du voyage en train entre Montréal et Toronto, que je me suis réellement posé la question. Ferai-je un journal de voyage loufoque ou plutôt une description de chacune des communications auxquelles j’assisterai? Au courant de la journée, j’ai décidé que j’allais surtout parler des communications coups de coeur, celles qui ont réussi à soutenir mon attention (je souffre d’un grave défaut lors de colloques: je décroche rapidement. Ah… je sais! Mais cela n’a rien à voir avec la qualité de la présentation! En fait, je ne sais pas pourquoi ça m’arrive.)
Bon! Alors, les communications coups de coeur du jour. Il y en a eu cinq aujourd’hui. Yannick Lapointe, doctorant en musicologie de l’Université Laval, a fait une communication au sujet des manières dont les auditeurs haute-fidélité (aussi appelés les «hifistes», eh ben) font un travail artistique au même titre que les réalisateurs de disque. Par leur recherche d’une signature sonore particulière, d’une conception du «bon son», les hifistes ont participé à l’évolution de l’idéologie globale de la transparence sonore, cette philosophie de la médiation voulant que le son enregistré soit en tout point fidèle au son d’origine. Cette recherche de Yannick est fort originale puisqu’elle diffère de ce que l’on entend généralement dans les colloques d’études en musique populaire. Il parle de la musique enregistrée, de la technologie d’écoute et des auditeurs mêmes, ce qui un créneau qui fait certainement partie de la musique populaire, mais qui la dépasse aussi largement.
Sandria P. Bouliane a également parlé d’écoute, mais cette fois-ci d’un point de vue social. Elle aussi doctorante en musicologie à l’Université Laval, Sandria est une habituée des colloques d’IASPM-Canada (nous partageons même notre chambre d’hôtel!). Elle vient tout juste de déposer sa thèse, donc même si elle est toujours administrativement «doctorante», le «docteure» n’est vraiment pas loin! Sandria a parlé de la place occupée par la musique populaire dans le Montréal des années 1920. À cette époque, le Québec commence tout juste à être majoritairement urbain, Montréal est la capitale économique et culturelle du Canada, et c’est le début de l’industrie musicale de masse. En prenant quatre modes de diffusion (le concert, la musique en feuilles, le disque et la radio), elle a prouvé que le public montréalais des années 1920, que l’on croit peut-être divisé selon le gender, les classes sociales et les origines ethniques, a des frontières floues. Par exemple, un ouvrier peut acheter une musique en feuille de base, en vente dans une pharmacie, alors qu’une personne plus riche peut acheter la même musique, mais cette fois-ci écrite selon une partition complète, dans un magasin de meubles, en même temps que son nouveau piano à queue. La musique populaire se diffuse ainsi massivement, car son accessibilité est très grande. Sandria nous propose ainsi une recherche aboutie, mettant au goût du jour une période souvent occultée (en musique populaire, il n’y a souvent point de salut avant les années 1950!) et qui remet en cause certaines «vérités» que l’on croit cristallisées à propos d’une époque.
Carolyn Brunelle est en train de terminer son mémoire de maîtrise à Dalhousie University de Halifax. Mais sa communication était d’un niveau bien au-delà de la maîtrise! Voilà qui est prometteur pour les prochaines années! Carolyn a parlé de la manière dont les lois internationales du travail, et particulièrement la commission des visas de travail des États-Unis (ou l’organisation qui s’occupe de ça, je n’ai pas retenu son nom officiel, et je ne pense pas qu’une traduction officielle existe en français!), elle-même influencé par les syndicats de musiciens, ont modelé la British Invasion des années 1960. Par exemple, Sandie Shaw n’a probablement jamais eu de hits aux États-Unis (alors qu’elle était une véritable star en Europe et au Canada) car elle n’a pas eu droit à un visa de travail. Les raisons invoquées relèvent d’un tas de trucs élitistes, allant de «pas assez bonne» à «elle fait de la musique pop», «pas assez distinguée», «pas assez connue» (!?). L’agenda protectionniste des syndicats de musiciens a donc été mis en place à travers certaines législations de travail, encadrant les manières dont les musiciens étrangers peuvent percer (ou non) aux États-Unis.
Eric Smialek, doctorant en musicologie de l’Université McGill, fait dans les metal studies. O yeah! Il nous a entretenu des manières dont le groupe Meshuggah, et tout particulièrement son album Catch Thirtythr33 , cultive des liens contradictoires avec les mythes habituels du metal. Habituellement, justement, le metal est considéré comme une musique ouvrière, loin de préoccupations intellectuelles ou cérébrales. Or, cet album de Meshuggah est un album complexe et pas facile à aborder. Pas que ce soit particulièrement étrange, mais ce sont surtout les discours autour de cet album qui ont été étranges. Certains fans se sont mis à décortiquer l’album; d’autres se sont mis à ridiculiser les fans qui décortiquaient l’album; les musiciens de Meshuggah se sont dissociés eux-mêmes de toute forme d’intellectualisation de leur musique, se caractérisant comme de «gros paresseux qui ne font que jouer de la musique». Eric a bien pris le temps de présenter cette controverse, en insistant sur les formations de goût et d’authenticité créées à travers celle-ci. Enfin, il conclut en disant que l’engagement intellectuel envers le metal existe, et qu’il faut que cela soit inclus dans le paradigme narratif du metal.
Enfin, le premier keynote du colloque avec Jacqueline Warwick! Professeure à Dalhousie University et présidente d’IASPM-Canada, sa communication-fleuve (quoi… 45 minutes?) nous a emporté dans un voyage au sujet… des enfants-stars. Pourquoi aime-t-on regarder des enfants doués performer? Shirley Temple, Jackie Coogan… Mozart, même! Est-ce que ces enfants travaillent ou s’amusent? Même si Jacqueline est en au début de ce projet de recherche, sa réflexion est nourrie de plusieurs cas très bien documentés d’enfants-stars dont… notre René Simard! Et même Céline! C’est étrange; je n’avais jamais pensé à nos deux stars, qui ont effectivement débuté leur carrière à 11 ans chacun (si je ne m’abuse) comme des enfants-stars. Ces moments de colloque où je suis surprise de quelque chose qui, pourtant, saute aux yeux, sont mes moments préférés.
Et d’autres sont à venir, puisqu’il reste deux jours et demie au colloque!


